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Tranche de vie au buron de Courbière (Pradiers)
Tranche de vie au buron de Courbière (Pradiers)
CEZALLIER

Jean Louis fut l’un de ces hommes, buronnier l’été à l’Estive dans un buron du Mont Cézallier (Signal du Luguet). Et ce n’était pas une partie de plaisir, même si la vie là haut sur la « Montagne » avait des allures d’indépendance, mais au prix fort, celui de journées interminables marquées par la double traite quotidienne, la fabrication du fromage et des conditions de vie très difficiles. Pourtant, comme la plupart des buronniers, l’évocation de la vie d’en haut trahie à chaque fois l’émotion. L’expérience de l’Estive reste inoubliable.

« On ne m’a pas demandé mon avis pour aller travailler dans un buron. Enfant de l’assistance publique, j’avais un tuteur qui m’a loué comme ouvrier agricole dans une ferme près de Murat.
L’exploitation mettait chaque été les vaches à l’Estive sur la Montagne de Courbière située sur la commune de Pradiers, rien que des Salers sélectionnées pour leur bon rendement en lait..
J’avais 15 ans quand je suis monté pour la première fois au buron de Courbière-haut comme aide-vacher, puis en 1961 et jusqu’en 1964.

L’Estive c’était quand même moins dur que le travail de la ferme, il y avait moins de nettoyage, on était plus libre. Mais quel boulot, on n’arrêtait pas. Il n’y avait pas de jour de repos. On n’allait même pas à la fête d’Allanche, il fallait trop marcher pour s’y rendre et surtout revenir. Ce qui fait que durant l’Estive, les hommes avaient peu de relations avec leurs familles.

Le matin au lever, quand il fallait remettre le pantalon mouillé de la veille, c’était très dur et fort désagréable.
On partait au parc avec notre selle et la gerle, parfois à plus d’un kilomètre du buron sur la « Montagne ». Comme partout, c’était un parc bougé tous les deux jours. Une année sur la moitié de la Montagne, une année sur l’autre, ça permettait de fumer les 87 hectares en alternance. On avait 48 claies (quatre fois douze) suivant la grandeur du troupeau et 10 redats qu’on bougeait tous les deux jours. Ces coupe-vent pesaient très lourd. Avec le vent c’était affreux. Parfois je les trainais quand j’étais fatigué. Pour l’Estive de 1964 on est passé au « berger électrique ». Le parc avec les claies a été remplacé par une clôture électrique.

La traite avait lieu dans le parc. On graissait les pis des vaches, matin et soir pour éviter qu’elle ne se blesse. Il ne fallait surtout pas oublier de le faire. Le produit était vendu à la quincaillerie d’Allanche. Quand une vache avait une mammite, on avait la chance d’avoir notre vacher qui avait un don pour faire passer le mal.

Le pâtre qui était le fils du patron, arrivait avec les veaux qui dormaient la nuit dans le védélat du buron. Parfois c’était dans le brouillard, il s’est plusieurs fois perdu. Heureusement qu’il y avait les cloches. Toutes les vaches et les veaux avaient une cloche. C’était beau à entendre dans la montagne. D’ailleurs, les Vaches pacageaient mieux au son des cloches. Elles étaient habituées. Chaque troupeau avait un son différent. On pouvait même repérer à quel buron elles appartenaient.

Après la traite, nous avions une petite fierté, celle de fermer les gerles avant les autres burons des autres montagnes. Le premier qui tapait les deux gerles en même temps, on savait alors que la traite était terminée chez le voisin. Le son porte très loin sur les Estives.
Le lait était mis dans deux gerles, deux fois 14 seaux le matin et un peu moins à la traite du soir. Porter les gerles c’était très pénible, il fallait trouver le pas pour ne rien renverser, tout comme lors du déchargement au buron des gerles remplies de lait. La dernière année on attelait une paire de vaches pour tirer un char sur lequel on mettait les gerles.

La présure venait de la quincaillerie d’Allanche où elle était vendue en bouteille d’un litre. Il fallait 8 centilitres de présure pour 140 litres de lait.

Les repas, un moment de repos banal

Pour les repas et faire chauffer le café, on utilisait des tiges de gentianes sèches pour les faire bruler dans une vieille cuisinière. C’est moi qui faisais le feu.

Le petit déjeuner était pris vers 8 h après 5h de travail : soupe au fromage, un morceau de lard, du fromage et un peu de beurre sur du pain-bis la plupart du temps moisie ; Quand on tournait le pain à l’envers on disait qu’on ne savait pas le gagner.
Le pain nous arrivait une fois par semaine le vendredi après-midi monté par le patron en même temps qu’un peu de bois pour la cuisine. Il redescendait avec 30 à 40 kg de beurre. Mais, dès le mercredi à cause de la forte humidité dans le buron, le pain commençait à moisir

Après le petit-déjeuner, c’était les grandes manœuvres. Il fallait préparer la caillée avec le trassadou. On faisait systématiquement le signe de croix sur la gerle avant de commencer le travail. Puis on enlevait le petit lait. Nous avions cinq gerles dont une pour l’eau propre et une autre pour le lavage.

Vers 11 h je m’occupais des cochons, Notre buron avait 60 cochons qu’on nourrissait avec le petit lait mélangé avec une poignée d’orge concassée. C’est le boucher de Murat qui achetait tous les porcs élevés au buron. A midi tout le travail était fini.

Pour le repas du milieu de journée on mangeait des conserves, un peu de pomme de terre du petit salé ou une saucisse de temps en temps, du saucisson qu’on prenait au crochet de la voute du buron.
Nos légumes provenaient de notre jardinet près du buron, minutieusement mis en culture dès le début de l’Estive pour produire dès le mois de juillet un peut de salade, du persil pour la lessive, carottes, choux et pommes de terre.
Il nous arrivait parfois d’attraper des truites à la main dans les rases alentours, de belles truites à points noirs et rouges. Ca changeait un peu nos menus. On sortait de temps en temps le fusil pour tuer quelques lièvres. Un peu de viande fraiche ce n’était pas de refus. Mais de toute façon, on savait faire à manger avec peu de chose.

On faisait la vaisselle à l’eau froide ou pas de vaisselle du tout, les bols et les assiettes servaient pour la semaine. On les retournaient pour éviter les mouches..

Après manger, on faisait une courte sieste bien méritée puis on s’occupait de la fraise à tome de 45 kg, qu’on laissait ensuite reposer avant d’entreprendre une nouvelle traite de trois heures. Et c’était reparti pour le même travail que le matin.

A l’automne on montait les génisses sur le haut de la montagne, là ou restait un peu plus d’herbe.

Vers 20h30, on parquait les vaches. Après on s’asseyait devant la porte du buron pour discuter un peu. Puis on ne tardait pas à aller se coucher dans notre lit en planches sur laquelle reposait une paillasse en feuilles de chêne. L’édredon était lui aussi composé de feuilles de chêne. On avait chaud malgré tout.

De temps en temps, un colporteur passait au buron pour nous vendre un briquet, des lames de rasoir, ou bien du savon. On lui prenait toujours quelque chose. Il buvait un coup, mangeait un morceau de fromage puis repartait vers un autre buron.

Le moment de l’Estive le plus difficile c’était durant un orage. Les vaches sautaient partout. Nous on avait peur de toucher le moindre bout de ferraille. C’était stressant. Les vaches étaient habituées, mais quand la foudre tombait pas loin du parc, les bêtes et nous étions inquiets. Durant l’estivage ça arrivait bien une vingtaine de fois.

En 1963, notre fromage a eu le premier prix au concours général. On était très content et fier bien sûr. Tout notre fromage partait quasiment dans les restaurants de la région. Il faut dire qu’il était bon. C’est la montagne qui fait le fromage c’est bien connu, notre montagne avait beaucoup de réglisse. Et vers la fin de l’été, après la fumade le trèfle était bon aussi pour les bêtes.

La dévalade avait lieu toujours avant le 1er octobre, avec un peu de regret malgré tout. La vie difficile à la ferme allait recommencer.

Recueilli par Jacques Hamon