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La montée des vaches dans la vallée de Cheylade
La montée des vaches dans la vallée de Cheylade
L’EVENEMENT DE MAI

Reconnu comme un témoignage exemplaire de la vie dans nos montagnes au début du 20ème siècle, Pierre Besson alors jeune pâtre raconte la montée des vaches vers les estives dans la vallée de Cheylade au pied de la face nord du Puy Mary au mois de mai. Un extrait de son livre « Un pâtre du Cantal ».

« …Peu à peu, la fin mai arrive. Dans les prés l’herbe est haute, et le bétail qu’on y lâche, ne pouvant la manger toute, la foule, la pétrit. Il faut se hâter de « monter » si l’on veut avoir du foin : Pra disapprima is mita fina. Pré qui a perdu sa primeur est à demi fané.

Ce départ des vaches pour les hauts pacages, c’est tout un événement. On est si accoutumé à leur présence, à leurs bramades, aux allées et venues du vacher, du pâtre, toute la ferme en est si vivante qu’on redoute un peu le vide qui va se produire. Et l’on se sent vaguement ému, comme à la veille d’une solennité. Néanmoins, on est distrait par les préparatifs. La sortie n’aura lieu que demain.

Aujourd’hui, nous plaçons sur les chars les claies du parc qui doit s’en aller le premier, avant l’aube. Nous tirons des coffres où elles reposent depuis l’automne les « ischinlos » ou sonnettes. Il y en a de toutes formes et de toutes tailles. Les unes, semblables à des sonnettes d’église, ont le timbre d’argent ; les autres, à forme conique, rendent un son plus sourd ; d’autres, renflées au centre, rétrécies à l’embouchure, caverneuses, rauques et chevrotantes, ressemblent à de grands grelots. C’est le vacher qui les attribue, car seul il possède assez bien le caractère des bêtes, leurs passions, leurs vices.

A la Fromente, la plus gourmande et la plus rusée, qui se dérobe au pas de course et descend à travers bois pour atteindre un champ d’avoine qu’elle est seule à connaître, il attache une grosse sonnaille qui trahira sa fuite. A la Rouge qui s’en va chaque soir, à la nuit tombante, flairer les flaques de sang, gratter la terre et « gaïler », avec un meuglement plaintif, dans la crevasse où l’on enfouit les bêtes mortes, il donne une grande sonnette qui s’entend de très loin. Les visites au cimetière du bétail, où la Rouge paraît s’abîmer dans la douleur, ont pour cette vache un attrait invincible, mystérieux ; elles pourraient lui être funestes.

Au cou de la « Frisado », il suspend un grelot... Les autres n’en ont pas besoin. Ce sont des bêtes paisibles ; elles ne s’écartent jamais. On dépêche vers le bourg la servante qui s’en va quérir le cierge bénit pour les orages, tandis que Jeanpetit et moi, nous allons dans les villages voisins prévenir les pauvres.

Le départ tant attendu

 Le lendemain, bien avant l’aube, tout le monde est debout. Le parc expédié, on charge le lit des « montagnards », qui se compose d’une mauvaise paillasse de feuilles, d’une botte de paille et d’une couverture d’étoffe grossière, avec deux tourtes de pain, les « ardions » ou petites arches servant de malles aux vachers, et enfin tout le matériel employé pour la fabrication du fromage. Bientôt le vacher et Jeanpetit apportent la « gerle », une cuve cylindrique en bois. Ils la déposent au milieu de la maison. Une douzaine de pauvres sont là, debout derrière la porte ou rencognés dans les angles, de peur d’embarrasser les vieilles femmes cassées par l’âge, le buste penché sur leurs bâtons, estropiats venus clopinclopant, soeurs mendiantes, et quelques enfants dont les parents sont allés eux-mêmes quémander ailleurs, dans une autre ferme. A tous On remplit les seaux jusqu’au bord, et ils s’en vont en disant : « Grand merci ! »

Bientôt tout est en branle dans l’étable. Devant leurs crèches, les vaches, les vieilles surtout, qui depuis quelques jours sentaient le départ et « bramaient la montagne », tirent sur le licol, impatientes, « Ouollou ! Ouollou ! » s’écrie le vacher. « Ouollou ! » glapit Jeanpetit. C’est un bruit étourdissant de chaînes qui tombent, de clochettes qui tintent, de portes qui s’ouvrent et qui battent. « Ouollou ! Ouollou ! » répète le pâtre, prenant la tête et marchant devant le troupeau. « Ouollou ! Ouollou ! » Vaches, veaux, chars, tout part dans un tumulte réjouissant.

Derrière, fermant la marche, vient le vacher, le vieux Caraud, les pieds nus dans ses grands sabots enduits de bouse et d’où s’échappent des brins de paille, des mèches de foin. Ses braies retroussées laissent voir les jarrets velus et massifs, les fortes chevilles. Sur ses habits « couleur de la bête », il a ceint un grand tablier de cuir fait de la peau entière d’un mouton. Dans sa main, il tient un gros bâton attaché par une courroie à son poignet robuste, un pied d’alisier dressé au four, autour duquel il a patiemment creusé des spirales. A chaque noeud, il a sculpté une figurine, sur le manche une tête de porc, et à l’extrémité un sabot de vache. Il s’en va, droit et ferme, râblé comme un taureau de Salers, épaules arrondies, aux muscles saillants, col trapu, dominant tout de sa haute taille. Un vrai loup de montagne avec sa casquette en peau de chien, ses oreilles poilues, ses longs cheveux grisonnants, son nez renflé coupé d’une balafre, sa large face basanée, plantée de crins sauvages. De ses yeux, restés clairs et limpides, il regarde là-haut vers les sucs : « Ouollou ! Ouollou ! » hurle-t-il en arrondissant sa large gueule. C’est la cinquantième, maquaréou ! » Et il se redresse fièrement.

Oui, ça le connaît, la montagne. Il méprise les vulgaires travaux de la ferme, le labour, la fenaison, le battage en grange, la vie plate des bouviers. Lui, il est d’une condition plus noble, il est vacher. Dans son buron perché comme un nid d’aigle quelque part, là-haut, sur les cimes, dans son parc, dans sa cave, il est son maître, « Ouollou ! Ouollou ! »

A l’orée du village, on fait une halte pendant que Jeanpetit court ce sonner » la Moûme, une vieille recluse à qui chaque maison, à tour de rôle, porte une écuellée de soupe et qui a « bonne main ». On lui passe le rameau de buis, l’eau bénite. Du seuil de sa hutte, elle étend sa main sur le bétail, murmure quelques vagues paroles, et l’on s’engage dans les sentiers qui montent. Toute la ferme accompagne les montagnards. Seul, je reste au village, pour garder mon troupeau. Je ne suis que le pâtre d’en bas, le « bouirou », mais cela vaut mieux pour moi, dit-on, ce sera moins pénible… »

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Extrait du livre « Un pâtre du Cantal p 61-65, Edition Librairie Delagrave, 1946