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Transport des troupeaux en train vers les estives
Transport des troupeaux en train vers les estives
AURILLAC-LANDEYRAT

Le train dans le Cantal a tenu un rôle majeur pour le transport des animaux vers les pâturages d’estive notamment sur le Cézallier. Il représentait aussi une animation permanente là où il passait, dans les lieux reculés comme dans les villages. Un jeune berger exprime son intérêt pour le train et la vie au buron.

… « Agé de 15 ans en 1960, je travaillais, employé à l’année, comme berger à la ferme de Manhal, située à l’entrée de Laroquebrou, côté Pont-d’Orgon. La première quinzaine de mai constituait un grand moment dans les grandes fermes appelées vacheries, celui de la montée des troupeaux à l’estive.

Durant l’été, les vaches de la race Salers allaient manger l’herbe grasse d’altitude ; l’herbe d’en-bas était stockée sous forme de foin pour l’hiver.
Le jour du départ, il fallait être à la gare pour l’embarquement de notre quarantaine de vaches et leurs veaux, dans quatre wagons qui nous étaient attribués. Trois vacheries des alentours, de Nèpes près du barrage, de Guirbal près du Pont-d’Orgon et de la Barthe près du pont enjambant les voies de la gare de Laroquebrou se joignaient à nous chaque année pour former un train complet à l’aller comme au retour.

On s’entendait bien. Deux des vacheries disposaient de cinq wagon chacune, la notre, de quatre. Cela faisait un total de dix huit wagons plus le fourgon de queue. L’embarquement devait être bien organisé pour ne pas mélanger les troupeaux et surtout pour que le train parte à l’heure.
Chaque vacherie était représentée par trois personnes : le vacher, le bouteiller et le berger, si bien que dans le fourgon nous nous retrouvions à douze, sans compter un ou deux propriétaires qui faisaient parfois le voyage en train avec nous.
La longue rame de transhumants partait de Laroquebrou vers 9 heures derrière une 141 TA. Puis à Aurillac une deuxième locomotive était attelée en tête ou en pousse, selon les besoins du service de la Traction, pour gravir la rampe de Vic-sur-Cère au Lioran. L’adjonction de cette machine à Aurillac évitait la création d’une marche indéterminée jusqu’à Vic.

Sous la grande marquise de la gare d’Aurillac, notre train effectuait un arrêt assez long. Un peu d’agitation de la part des agents de la gare mais surtout que de bruits ! Sonneries, ronronnement des moteurs des autorails ADP, VH ou AJB, annonces et bien sur meuglements de nos bêtes.

Dans la montée du Lioran, on cassait la croûte tous ensemble, avec le chef de train, les portes du fourgon grandes ouvertes, les jambes pendantes sur les marchepieds. Avec la machine de pousse juste derrière, donnant le rythme par son échappement, notre sauciflard était inévitablement « fumé ». Le fromage était bien entendu du « Cantal jeune » avec une croûte d’un centimètre ! et le petit tonneau de vin offert par le patron contenait du « Gros rouge cheminot sept degrés ».
A chaque arrêt je descendais pour entendre le bruit de la pompe de la 141 TA et respirer les odeurs de fumée de charbon, d’huile chaude et de vapeur. Quelle sensation aussi à la première traversée du souterrain du Lioran) C’étaient là mes tous premiers voyages en train.
Après le rebroussement de Neussargues avec ces mystérieux fils au-dessus des voies (les caténaires), nous arrivions à Landeyrat vers 14H30. Il nous restait une demi heure de marche à travers « la Montagnoune Haute » pour rejoindre notre buron, celui de La Rochette, situé à 1130m d’altitude. Certains de mes collègues devaient marcher un peu plus. Mon ami d’enfance Antonin Latreille travaillait lui aussi comme berger chez un éleveur de Nieudan. Parti de la gare de Nieudan-Saint-Victor et arrivés à Riom-ès-Montagne via Bort-les-Orgues, ils rejoignaient à pied le buron de La Bastide près de Cheylade, après plusieurs heures de marche. Lorsqu’ils allaient au buron de Paretounes, au sud de la gare de Landeyrat, la distance était moindre. D’autres par choix ou par nécessité, n’utilisaient pas le chemin de fer , ils partaient à pied avec leurs vaches, une partie par la route , moins dangereuse à l’époque, une partie à travers la montagne. C’était le cas d’un éleveur de Salvanhac , sur la route de Siran ; il allait passer les mois d’estive dans les pâturages entre Malbo et Brezons, au sud du Plomb-du-Cantal. La caravane partait vers 21 heures, marchait toute la nuit et, après avoir franchit le col de Curebourse, arrivait à destination le lendemain vers 17 heures.

Les champs de pâturage et les burons appartenaient à des propriétaires qui les louaient aux éleveurs de la plaine. Là-haut, dans ces solitudes, nous passions quatre mois-et-demi pratiquement isolés du reste du monde.
Le vacher était le responsable de l’équipe et de la cuisine ; il nous préparait à manger. Le bouteiller le secondait, principalement pour la traite, effectuée à la main et à l’extérieur où les claies étaient souvent d’une grande utilité. Le berger attachait le veau à la vache car il fallait qu’il commence à téter pour que sa mère veuille bien donner son lait. Cette opération se répétait avec chaque vache et durait entre deux heures et deux heures-et-demie.
Nous faisions nous-mêmes le fromage, une pièce par jour en moyenne, le beurre également, le buron disposant des appareils nécessaires : moules, pressoirs, écrémeuses, barattes…Les pièces étaient ensuite placées dans la cave pour affinage.

Notre journée au buron se décomposait ainsi : lever à 3 heures 45 pour la traite du matin ; à 6h 30 ou 7 h, retour au buron avec le lait dans la gerle et préparation d’une soupe au fromage ; ensuite pendant que le vacher s’occupait du lait, nous allions avec le bouteiller changer de place le « parc » servant à retenir le troupeau la nuit ; nous prenions notre repas à midi, puis petite sieste ; à 15 heures rassemblement du troupeau pour la traite de l’après-midi ; repas du soir à 19 heures et au lit aussitôt après.
Notre chambre était située à l’étage, dans une sorte de mezzanine. Au rez-de-chaussée logeaient les cochons, bonjour les odeurs !. Transportés par camion, ces animaux partageaient la vie du buron pour être nourris avec le petit-lait ne servant à la fabrication ni du beurre ni du fromage.
Nous menions cette vie sept jours sur sept, et il nous fallait accomplir ces tâches en toutes circonstances et par tous les temps.
On avait quelques distractions tout de même. Le vacher allait souvent au café de La baraque situé entre Landeyrat et Les Prades. Il « chargeait parfois un peu la mule » et revenait au buron en chantant allègrement. Moi je faisais des balades intéressantes dans la montagne. Au moins une fois dans l’été, j’allais chez le coiffeur à Allanche. Muni de mon billet aller-retour acheté au guichet de la gare de Landeyrat, je partais avec l’autorail de 11 heures moins le quart pour revenir avec le MV de 13h. Une fois au sommet du Mont Chamaroux, j’avais l’occasion de regarder avec les jumelles du vacher l’autorail franchir le viaduc de Lugarde. Mais pour assister au plus beau spectacle, il n’y avait pas besoin de se déplacer, notre buron surplombait la gare de Landeyrat distante d’un kilomètre. De là, la ligne était visible depuis la cascade des Veyrines jusqu’au col de Clavières. On pouvait voir arriver les convois au loin. Une belle occupation là-haut sur notre montagne. ..
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Extrait du témoignage de Georges Ségerie dans le livre de Patrick Garinot « Le triangle du Cantal I, la lignes Bort-les-Orgues-Neussargues (2001), Editions Presse&Editions Ferroviaires.